1.1  Introduction

Nos sens et la perception du monde

Avant d’aborder plus spécifiquement le sujet qui nous intéresse, nous allons passer en revue quelques classifications des systèmes de la perception humaine.

Il est d’usage de parler des cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Cette classification constitue une première approche de la perception du monde qui nous entoure; comme nous allons le voir, la perception est bien plus complexe.

Pour commencer, j’ai choisi de citer le résultat d’une étude en psychologie (Hatwell, 1994) qui a abordé le problème de la perception des informations. Selon cette étude, ces dernières sont perçues par un sujet voyant à:

  • 83 % par la vision;
  • 11% par l’audition;
  • 3,5% par l’odorat;
  • 1,5% par le toucher;
  • et 1% par le goût.

Pour autant, il faut rester prudent avec une telle approche. En effet, la perception peut être segmentée en cinq sens. Pourtant, le tableau 1.1 présente une classification des sensations. Il s’agit de la classification de Sherrington (1857-1952).

les extérocepteurs : nous renseignent sur le monde extérieur télérécepteurs : perception à distance récepteurs visuels
récepteurs auditifs
récepteurs olfactifs
récepteurs de contact récepteurs gustatifs
récepteurs cutanés du toucher
les intérocepteurs : nous renseignent sur notre propre organisme viscérocepteurs : disséminés dans les viscères nous renseignent sur un paramètre physiologique interne (la douleur par exemple)
propriocepteurs : regroupés (oreille interne) ou disséminés (fuseaux neuro-musculaires) nous renseignent sur un paramètre lié au travail de relation : l’état de tension des muscles, sur la position relative des différentes parties du corps, et sur la position du corps dans l’espace

Table 1.1 : Classification des sensations de Sherrington (Calas, 1998)

Étudions plus précisément tout ce vocabulaire...

La sensibilité intéroceptive :
Elle comprend toutes les sensations qui viennent de l’estomac, de l’intestin. S’y ajoutent les sensations viscérales, ainsi que cette sensibilité générale du corps qu’on appelle la coenesthésie (sensations d’aise ou de malaise).
La sensibilité proprioceptive :
Celle qui nous renseigne sur les positions, attitudes, mouvements de notre corps et de nos membres. Cette sensibilité comprend :
  1. le sens kinésique ou kinesthésique : il nous renseigne sur nos mouvements proprement dits (déplacements de nos membres et de notre corps dans l’espace);
  2. le sens statique ou vestibulaire : sens qui a son organe dans l’oreille interne et qui nous donne le sens de la verticalité, des mouvements de rotation et de translation; il préside à l’équilibration générale du corps.
La sensibilité extéroceptive :
Elle nous informe sur les objets extérieurs. Les psychologues distinguaient les sens impressionnables par contact direct et les sens qui sont impressionnables à distance.
  1. Les sens impressionnables par contact direct :
    1. Les sensibilités cutanées : le toucher qui suppose un contact direct avec l’objet à percevoir
      • le tact,
      • les sensations thermiques,
      • la douleur.
    2. - Les sens chimiques : le goût et l’odorat liés aux fonctions de nutrition.
  2. Les sens impressionnables à distance : Ces sens sont plus indépendants du milieu extérieur que ceux qui exigent le contact direct. L’ouïe et la vue apportent à l’être vivant des messages lointains qui lui permettent une adaptation anticipée de son comportement.

Pour (Berthoz, 1997), « la perception n’est pas seulement une interprétation des messages sensoriels. Elle est également contrainte par l’action, simulation interne de l’action, jugement et prise de décision et anticipation des conséquences de l’action : il y a filtrage des informations données par les sens en fonction de ses projets propres. Un très grand nombre de mouvements exigent une anticipation ou une extrapolation fondée sur une estimation utilisant les expériences antérieures (rôle de la mémoire). »

Tout ceci nous donne une vision peu évidente de la perception. Et il n’est pas question ici d’aborder le côté philosophique de la question.

« Percevoir, c’est se rendre quelque chose de présent à l’aide du corps »
Merleau-Ponty

Pour finir cette partie d’introduction, précisons que toutes les connaissances qui se rapportent au corps, évoluent en fonction des avancées de la compréhension des mécanismes mis en œuvre.

Nous allons tenter, dans ce qui suit, de définir la terminologie utilisée lorsqu’il est question d’interaction haptique.

Première approche du système haptique

Our knowledge of touch consists of only fragmentary concepts and findings, some dealing with basic functional properties (e.g., cutaneous sensitivity, limits of kinaesthetic space perception) and others with capabilities of the systems as a whole (e.g., the identification of three-dimensional objects)
(Loomis et Lederman, 1986), cité par (Colwell, 2001)

Tout d’abord, un petit peu d’étymologie. Le mot haptique vient du grec haptestai signifiant « toucher », et est originalement synonyme au sens tactile.

D’après (Appelle, 1991), ce serait le psychologue (Revesz, 1950) qui aurait le premier utilisé le terme haptique pour désigner le système tactilo-kinesthésique de la main, c’est à dire la synthèse

  1. des perceptions des systèmes sensoriels de la main
  2. et des mouvements d’exploration de la main.

Plus tard, pour (Loomis et Lederman, 1986), la perception haptique était celle qui impliquait les sens cutanés et kinesthésiques pour transmettre l’information sur un objet ou sur un évènement. Ils n’ont cependant pas restreint cette définition à la main. La sensation de la texture de la nourriture dans la bouche apparaît donc comme une partie de la perception haptique, au sens de Loomis et Lerdeman.

Une autre définition est celle de (Gibson, 1966) (toujours cité par (Appelle, 1991)). Pour lui, la pression, la force, la stimulation de la peau, l’activité des muscles, des articulations et des tendons étaient mises en œuvre lors de la manipulation d’objets. Pour Gibson, le système haptique inclue plusieurs sous-systèmes :

  • Le toucher cutané: une stimulation de la peau sans mouvements des muscles ou des articulations.
  • Le toucher haptique : une stimulation de la peau avec des mouvements des articulations.
  • Le toucher dynamique : une stimulation de la peau avec des mouvements des articulations et des muscles.
  • Le toucher orienté: une stimulation de la peau avec une stimulation vestibulaire 1.

(Appelle, 1991) a très justement noté que la prolifération des termes et des définitions liés à la perception haptique, indique que la compréhension dans ce domaine n’en est toujours qu’à ces débuts. Il est également fréquent de trouver des définitions contradictoires entre plusieurs recueils.

Dans ce chapitre et dans la suite de cette thèse, nous retiendrons la définition actuellement admise, à savoir :

le terme haptique se réfère à la combinaison :

  1. du système perceptif lié au toucher et à la kinesthésie,
  2. et des mouvements d’exploration.

1
relatif notamment au sens de l’équilibre